Le produit intérieur brut mondial a doublé en moins de trente ans, tandis que l’extraction des ressources naturelles a augmenté de 70 % sur la même période. Cette accélération a coïncidé avec une hausse des émissions de gaz à effet de serre, une perte de biodiversité sans précédent et des inégalités sociales persistantes.
Les chiffres de la prospérité donnent le vertige, mais ils cachent mal une réalité moins reluisante : celle de déséquilibres environnementaux et sociaux que les indicateurs classiques taisent volontiers. Derrière le vernis des courbes ascendantes, on découvre un jeu de compromis dont les règles menacent la stabilité des sociétés et interrogent leur aptitude à faire face aux défis de demain.
Pourquoi la croissance économique pose-t-elle problème aujourd’hui ?
Le produit intérieur brut occupe toujours le devant de la scène pour mesurer la réussite d’un pays. Pourtant, la croissance économique ne cesse de soulever des interrogations profondes. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’essor du PIB a été associé à l’idée de progrès généralisé ; mais, année après année, les signaux d’alerte se multiplient et appellent à la vigilance.
Cette croissance s’appuie sur une exploitation soutenue des ressources naturelles. Selon la Banque mondiale, la production de matières premières a bondi de 70 % depuis 1990. Certes, le niveau de vie moyen s’est amélioré sur plusieurs continents, mais, dans le même temps, les externalités négatives s’accumulent : pollution de l’air et de l’eau, appauvrissement du capital naturel, pressions croissantes sur les ressources en eau, déclin accéléré de la biodiversité. Le PIB, en tant qu’indicateur, ne tient pas compte de ces pertes, pas plus qu’il ne mesure l’épuisement du socle écologique qui permet cette croissance.
Richard Easterlin, dans les années 1970, a déjà mis en évidence que l’enrichissement monétaire ne rime pas systématiquement avec un progrès du développement humain. L’indice de développement humain (IDH) a justement été conçu pour offrir une lecture plus large de la qualité de vie, révélant que la croissance ne profite pas à tous de la même manière. Thomas Malthus, bien avant, rappelait les contraintes imposées par la finitude des ressources terrestres.
Pour mieux comprendre les tensions à l’œuvre, résumons les principaux points de friction :
- Capital économique en hausse, capital naturel en recul : le gain monétaire s’accompagne d’une perte écologique.
- Progrès technique : moteur incontesté du PIB, mais incapable à ce jour d’effacer l’empreinte environnementale négative de la croissance.
- Inégalités : l’expansion du produit intérieur brut n’assure ni justice sociale, ni partage équitable de la richesse.
En France comme ailleurs en Europe, cette contradiction s’affiche désormais au grand jour. S’accrocher au PIB comme unique boussole ou repenser nos critères de richesse : la question travaille le débat public, et la notion même de limites de la croissance refait surface dans les discussions de fond.
Pollution, épuisement des ressources, inégalités : des impacts souvent sous-estimés
La croissance économique laisse derrière elle des traces souvent invisibles, rarement inscrites dans les bilans ou les rapports annuels. Ces externalités négatives pèsent lourd, à commencer par l’accélération de la pollution. Les activités industrielles et le transport, notamment en France, génèrent des émissions de gaz à effet de serre qui contribuent directement au réchauffement climatique. Malgré l’essor de la transition énergétique à Paris, Rome ou ailleurs, la combustion des énergies fossiles demeure la principale source de carbone atmosphérique.
Autre conséquence : la pression sur les ressources naturelles ne montre aucun signe de ralentissement. Extraction minière, agriculture intensive, urbanisation rapide, tous ces phénomènes grignotent la biodiversité et provoquent des pertes écologiques difficilement réversibles. D’après la Banque mondiale, l’épuisement des ressources naturelles s’aggrave alors que la demande mondiale poursuit sa progression. Certains économistes dressent le tableau d’une économie qui scie la branche sur laquelle elle est assise.
Les inégalités sociales renforcent encore ce constat. Si le niveau de vie moyen augmente, la répartition des gains laisse à désirer. L’accroissement du pouvoir d’achat masque souvent des écarts profonds. Plusieurs études révèlent la concentration de la richesse dans les grandes villes, au détriment de territoires entiers laissés en marge.
Pour mieux cerner la portée de ces effets, voici les principaux impacts recensés :
- Hausse des émissions de gaz à effet de serre : moteur du réchauffement climatique.
- Déclin de la biodiversité : affaiblissement durable des écosystèmes naturels.
- Renforcement des inégalités sociales : fractures territoriales et générationnelles qui s’accentuent.
La croissance produit des bénéfices, mais elle s’accompagne de coûts dissimulés, qui pèsent lourdement sur la collectivité. Intégrer ces effets dans l’évaluation économique devient un enjeu décisif pour anticiper les risques et orienter les choix collectifs.
Développement durable et croissance : un équilibre encore à inventer
Impossible aujourd’hui d’imaginer la croissance économique sans la mettre en perspective avec le développement durable. Depuis les années 1990, la France, l’OCDE, l’ONU cherchent à concilier transition écologique et développement économique, dans un exercice d’équilibriste permanent. Le concept de croissance verte occupe désormais une place de choix dans les rapports institutionnels et les politiques publiques. Mais la réalité, elle, reste contrastée. La croissance continue de s’accompagner d’une consommation accrue de capital naturel et d’une hausse du produit intérieur brut qui ne tient pas compte des dégâts collatéraux.
Les instruments de régulation se multiplient pour tenter de limiter les dommages. On peut citer plusieurs dispositifs mis en place :
- Le marché de quotas d’émission de CO2 en Europe, destiné à plafonner les rejets industriels.
- La montée en puissance de la finance durable, qui vise à orienter les investissements vers la transition écologique.
- La fiscalité écologique, conçue pour intégrer les coûts environnementaux dans les prix du marché.
Les entreprises, de leur côté, sont de plus en plus nombreuses à inclure la responsabilité sociétale dans leur stratégie, sous la pression conjointe de la réglementation et des investisseurs. Malgré tout, le progrès technique ne garantit pas une dissociation réelle entre croissance et impacts environnementaux. Les gains d’efficacité énergétique sont souvent neutralisés par l’augmentation des volumes produits. Pour que la croissance développement durable ne reste pas un slogan, il faudrait revoir en profondeur les modèles économiques et les politiques publiques.
| Outils | Objectifs |
|---|---|
| Marché du CO2 | Limiter les émissions industrielles |
| Finance durable | Orienter les capitaux vers la transition |
| Fiscalité écologique | Internaliser les coûts environnementaux |
Réussir à concilier croissance économique et protection du capital naturel reste un chantier ouvert : régulation, innovation, sobriété s’invitent dans la conversation collective, sans garantie de solution toute faite.
Vers une remise en question du modèle de croissance : quelles alternatives envisager ?
Le modèle linéaire de croissance économique vacille, remis en cause par les alertes scientifiques et les limites physiques du monde réel. Dès les années 1970, le Club de Rome soulignait que toute croissance sans fin finit par buter sur les limites de croissance. Aujourd’hui, la raréfaction des ressources naturelles, la pression sur le capital naturel, l’aggravation du réchauffement climatique rendent ce constat plus tangible que jamais. Le GIEC multiplie les mises en garde contre une trajectoire énergétique insoutenable, tandis que l’ancien modèle, basé sur l’abondance, atteint ses propres frontières.
Des alternatives émergent, portées par des voix longtemps marginalisées. La décroissance n’est plus un tabou dans l’espace public. Jean-Marc Jancovici et le Shift Project défendent la nécessité de sobriété, d’une optimisation radicale de la consommation d’énergie et d’une refonte des modes de production. Thomas Piketty, quant à lui, insiste sur l’urgence de la redistribution et de la lutte contre les inégalités, en privilégiant le bien-être social plutôt que la seule progression du PIB.
Quelques pistes se précisent :
- La croissance zéro n’est plus une fatalité, mais une option réfléchie : il s’agit de réinventer le développement humain en dépassant le seul indicateur du niveau de vie.
- La transition énergétique s’affirme, mais la sobriété s’impose comme la variable d’ajustement la plus concrète et rapide à mettre en œuvre.
En France, la réflexion s’accélère sous l’impulsion d’experts et de collectifs engagés. Le débat s’ouvre sur l’économie circulaire, la sobriété, mais aussi sur une réévaluation en profondeur de la notion de progrès. Si les modèles alternatifs restent à étoffer, un constat s’impose : la mécanique de la croissance économique augmentation dévoile ses faiblesses et pousse à réinventer nos trajectoires. Les certitudes vacillent, mais la conversation, elle, ne fait que commencer. Qui sait ce que le prochain virage économique nous réserve ?

